Jeudi 17 avril 2008
Port Saint-Louis -> Beauduc
Texte : Momo
Photo : José
De gauche à droite : Youenn, Titi, Seb, Momo, Micka (coco absent)
Chronique d’une Crossing pas ordinaire
Cela faisait quelques mois qu’on en parlait, comme ça, entre amis et entre deux mousses. Personnellement, je l’avais déjà fait à 6 reprises, en planche ou en kite, seul, à deux, ou à trois. Mais cette fois ci, j’allais emmener avec moi 5 autres glisseurs, 4 kites et une planche, tous novices sur ce parcours, pour une ballade extra ordinaire de 3 heures dans les vagues camarguaises.
Mercredi 16 Avril : Fraichement rentré du Mondial du vent, je mate sur la toile les sites météo, car malgré la longue distance de Leucate et ses 11 manches courues en 3 jours, j’ai encore envie d’honorer ce petit message qui apparaît à chaque fois que s’allume mon portable : « Plus loin, ce n’est pas assez loin…. »
L’idée originelle étant que je puisse rallier Port St Louis à ….Leucate !!! Mais le vent de Sud Est prévu pour jeudi ne va pas si loin, et s’arrête à Sète. Je décide donc de réviser mes ambitions à la baisse, et, tant qu’à faire, prévoir un trip plus court, mais à plusieurs.
J’ai déjà depuis plusieurs mois des candidats en stand by ; Titi et Youenn, nos 2 moniteurs de voile du Centre nautique. Mais depuis la semaine dernière, à l’occasion d’une petite cervoise-party à Leucate, j’ai parlé du trip à mon pot Seb, l’homme à tout faire de chez North, ainsi qu’à Micka, fidèle parmi les fidèles de Carteau, et grand amateur de belles ballades dans les vagues Napoléoniennes…
Micka est face à moi à 50 m de l’entrée, et me regarde un peu comme un cocker qui comprend pas, vous savez, avec la tête penchée d’un coté… Je le rejoins et on continue plein ouest, au cul des autres.
Les 5 kites sont assez bien groupés, alors que Coco m’inquiète un peu, tant il navigue loin du bord, et assez loin derrière nous. Je ralentis un peu, mais au final décide d’atterrir pour qu’on l’attende. D’autant plus qu’à partir d’ici, il n’y a plus de plage. Les vagues viennent mourir directement contre la digue. C’est donc un secteur sur lequel il nous faudra nous dispenser d’atterrir !!!
Je bitche et les autres kites font de même. Après un quart d’heure d’attente, Coco nous rejoint. Je vais vers lui, et après m’être assuré que tout est OK, je lui dis de rester plus près de nous, car bientôt, à la hauteur du phare de Beauduc que l’on aperçoit déjà, on va arriver à la pointe de la Chèvre, et après, c’est le Golfe de Beauduc. Mais cela veut dire qu’on va progressivement se retrouver dans un système de vent side off puis carrément off shore, donc grosse méfiance, et navigation très près du bord obligatoire. Après cette dernière mise au point, on repart pour le dernier tronçon.
Les 4 kites filent tranquille devant, et je reste avec Coco. C’est ici, en face du phare de Beauduc, que nous allons rencontrer nos plus belles vagues. A 200 m du bord, de beaux spécimens de près de 3 mètres s’offrent à nous, naturellement, comme une récompense à l’arrivée de notre trip. Les descentes sont belles, quoique assez rapides. Ce n’est pas la première fois que je vois de si belles vagues à cet endroit. Je me rappelle notamment d’une crossing avec Marco, ou nous avions surfé ensemble, assez loin du bord, et à 20m l’un de l’autre, une fort belle vague. Elle dépassait peut être les 3 mètres, c’est toujours assez difficile à dire, toujours est il qu’un moment comme celui là ne pèse pas lourd s’il n’est pas partagé….
On tire avec Coco nos derniers bords. Les 4 kites se rapprochent de la pointe comme prévu. Super. Sur le dernier bord en direction de la plage, je lâche Coco et rejoins les autres. Dernières vagues parfaites avec Titi. On arrive sur la zone offshore. Je fais signe à Titi de coller au bord avec les autres. Seb et Micka sont à terre. Youenn arrive à leur niveau. Je me retourne pour chercher la voile de Coco…que je ne vois plus.
Je change d’amure, et repart doucement vers la gauche en scrutant l’horizon…personne. Micka qui comprend ce que je fais, pars à mon vent et m’accompagne. Au bout d’une minute, il me fait signe droit devant. Il a vu quelque chose. Je vois un point noir à la surface. C’est bien Coco. Mais quelque chose ne va pas. On s’approche de lui. Coco nous dit alors : « J’ai cassé mon wishbone ». Et merde !!!! Il n’a pas pied, et bien que je lui ai parlé auparavant de la présence d’un fort courant sur ce secteur, il sous estime complètement la violence de celui-ci. Micka essaie de tracter Coco avec tout son matos, mais ils dérivent trop, et n’arriveront pas ainsi à toucher le sol. Micka dit alors à Coco d’attendre que je le récupère pendant qu’il s’occupera de la planche à voile. Je m’approche alors de Coco, et lui dit de s’agripper à ma jambe arrière. Il m’arrache la jambe. Je décide alors de me foutre à l’eau, barre à main gauche, surf à main droite, et Coco accroché à mon dos.
De leur coté, les 3 autres lascars, informés par Micka, rejoignent les voitures sans nous quitter du regard. En pliant leur matos, ils ont un angle de vue sur notre aile qui leur fait penser qu’on prend la direction des Saintes Maries. Après s’être concertés, ils décident d’alerter les secours, car nul ne sait si on va s’en sortir tous seuls. Le portable de Titi n’accroche pas le réseau, et celui de Micka a pris la flotte. Titi décide donc de prendre sa caisse et de filer en direction des Salins de Giraud pour capter le réseau, pendant que les trois autres restent là à surveiller notre dérive. Sage précaution.
Et j’ai en permanence un filet d’eau froide qui me rentre dans la combi par l’encolure, passe sur le sternum, et se diffuse tout le long du corps. Les minutes se suivent les unes aux autres, interminables. Le vent ne mollit pas et la pluie s’installe. On est dans le grain. Youpi. Je me mets à gamberger : Si une ligne pette, je reste à la barre et Coco récupère l’aile. On s’y accroche, et on se laisse dériver. Primo, on sera plus visibles si les recherches sont mises en œuvre. Deuzio, une aile ça flotte, c’est toujours mieux que de nager. Troizio, poussés par le vent, on arrivera aux Saintes Maries avant la nuit.
Mais bon, de tout ça, on n’en veut pas. On veut que plus rien ne déconne. Si Beauduc est une entité vivante, je me dis qu’il va me reconnaître, qu’il sait que je le fréquente depuis des lustres, que je l’ai jamais fait chier, que j’ai déjà fait en toutes saisons plein de prop’sessions dans ses dunes, que j’ai même écrit un poème sur sa beauté, jadis. Donc Beauduc va forcément faire preuve d’indulgence à notre égard, et tout va bien se passer, voilà !!!
Devant moi, au lointain, j’entrevois furtivement une forme sombre au ras de l’eau. Je garde alors mes yeux braqués sur le secteur, et la « chose » réapparaît. Il ne me faut pas longtemps pour deviner que c’est une haute dune plantée sur l’arrière plage, à 300 mètres environ derrière le trait de côte. J’informe Coco que la cote est en vue, mais qu’on en a encore pour un petit moment. Pour autant ni lui ni moi ne hurlons de bonheur. L’ambiance est plutôt plombée, notamment par ce putain de froid. Toutefois au fur et à mesure de notre approche finale, les vagues nous aident à glisser un peu mieux. La plage avec ses zéro mètres d’altitude tarde à apparaître. Je me dis tant mieux, au moins quand on la verra, elle sera toute proche.
Plus que 150 m. Les vagues finissent de nous pousser vers le bord. Inconsciemment, je tire sur la barre pour arriver plus vite. Mais je me calme car on est loin d’avoir pied. Ma poitrine est glacée, j’ai mal au sternum. Ca ne m’était jamais arrivé d’avoir le sternum cryogénisé !! Encore quelques grosses secondes, et on va arriver sur le premier banc de sable… Ca y est !!!! Je gueule « Lâche » à Coco, puis 20 mètres plus loin, je finis à plat ventre dans 30 cm d’eau. J’ai de la peine à me lever. MAIS ON EST SORTI D’AFFAIRE !!! Je demande à Coco de récupérer ma Bandit. Puis je m’approche de lui, on se tape dans la main, il me regarde droit dans les yeux et me lâche un « Merci Momo » qui pèse lourd et me fait oublier pendant 5 secondes qu’on est dans l’antarctique !!!
Le fourgon de Youenn vient d’arriver. Avec Seb et Micka, tous nous rejoignent et prennent en charge mon matos pendant que Coco et moi nous rentrons dans le WW. Seb me regarde et me demande comment ça va. Puis ils nous apprennent que Titi est parti pour déclencher les secours. On décide alors de quitter Beauduc sans tarder et d’appeler les secours pour annuler l’opération. En chemin, on retrouve Titi. Ensemble nous roulons en direction du Bac de Barcarin.
On est là, au comptoir. Seb me tend une bière. Je sais, pour se réchauffer, ya mieux… Micka sort de la douche. Titi délogue sur son PC le GPS qu’il avait embarqué avec lui : 70 kms accomplis !! Pas mal du tout !! Puis Seb trinque avec moi :
« - Merci Momo pour cette belle ballade, malgré le bug de la fin, c’était super.
- Ca m’a fait plaisir de le partager avec vous tous.
- Je vais te dire une chose, Momo : Il y a quelques temps, quand mon père est mort, ma mère et moi on est venu répandre ses cendres ici, en Camargue… On est passé à Napoléon, Piemanson, Beauduc. Et d’avoir refait ce parcours magique avec toi et les autres, ça m’a fait quelque chose !!! Pour ça aussi, je tiens à te remercier… »
Pour finir, je vous donne cette définition que mes amis connaissent bien, puisqu’elle est ma devise depuis des années-lumière :
HEDONISME :
Système moral qui fait du plaisir le principe ou le but de la vie…
POST SCRIPTUM : REGLES ELEMENTAIRES DE SECURITE
- Pour ce type de raid, sans bateau sécu, ne partez pas à moins de trois riders. En cas de problème du premier, le second reste à ses cotés pendant que le troisième déclenche les secours.
- Evitez comme la peste le vent offshore. L’idéal pour une downwind, c’est un vent side ou on shore.
- Clipsez des œillets plastique à la base du sac à dos pour faciliter l’évacuation de l’eau.
- Le sac à dos devra être équipé d’une ceinture abdominale, sinon ça ballotte trop.
- Communication sur l’eau : Définissez au préalable un langage de signes simples.
- Si plus de trois riders, naviguez en plusieurs groupes pas trop éloignés.
- Branchez votre cerveau en mode « ballade » plutôt qu’« arsouille » : Ca évite pas mal de prises de risques inutiles.
- Ne la jouez pas tout seul loin des autres, car si vous bâchez, on vous verra plus.
- Equipement & précautions d’usage:
- Une combi bien chaude (même à la belle saison).
- Une étude préalable de la cote, des courants et des points de repli.
- Des chaussons, ou vieilles baskets, bien utiles en cas de marche forcée, et un k.way
- Petite pompe type « seringue ».
- Boissons, barres de céréales, feu à main
- Un téléphone dans un sac étanche (préservatif)
- 1 coupe ligne à portée de main
- Prévenir d’autres personnes avant et après le trip.
- Annuler si météo douteuse.



